Veillez !

Matthieu, chapitre 24 versets 36 à 44 Prédication du 30 novembre 2025

par Gerd Altmann de Pixabay

Eh bien, pour le début de l’Avent c’est joyeux. C’est vraiment un texte qui vous donne le moral ! « Alors de deux hommes qui seront aux champs, l’un sera pris et l’autre laissé; de deux femmes qui moudront à la meule, l’une sera prise et l’autre laissée. » Il débute très bien ce texte ! Joyeux Noël !

 

Quelle mouche a piqué ceux qui ont fait le choix de ces textes de lecture quotidienne. Non seulement le texte lui-même n’est pas facile, mais le proposer dans cette période, c’est un comble !

 

On ne peut pas isoler ce passage que nous avons lu du début du chapitre 24 et de l’ensemble du chapitre 25 de cet évangile de Matthieu qui constitue ce que l’on appelle l’apocalypse synoptique. Apocalypse  synoptique que l’on retrouve dans d’autres textes de l’évangile tels que Marc 13 et Luc 21 qui regroupent les paroles du Christ sur les derniers temps, les derniers jours, le jugement dernier. Pour être franc avec vous, je suis horriblement mal à l’aise avec ces textes qui parlent du jugement, de ceux qui seront sauvés, de ceux qui ne le seront pas et qui finiront dans les flammes de l’enfer. De plus dans le passage que je vous ai cité plus haut il est bien clair que le salut est une loterie. C’est complètement arbitraire, unilatéral et sans discussion possible.

 

Et pourtant cette théologie du jugement dernier existe et en même temps elle est inacceptable pour moi. Comment accepter cette double image de Dieu, le Dieu d’amour qui n’est qu’amour et simultanément le Dieu qui punit, qui juge avec ses propres critères qui nous sont complètement inconnus. Certains, au nom du Christ, ont fait leur fonds de commerce de ces textes et s’en servent pour développer leurs affaires en jouant sur un ressort très efficace et imparable : la peur. La peur de l’an 1000, la peur de l’an 2000, la fin du monde en 2012, l’astéroïde de 2032 dont la trajectoire pourrait rencontrer celle de la terre.

 

Et malgré tous les progrès technologiques et scientifiques qui auraient pu la dissiper, la peur existe toujours sous d’autres formes. L’objet de la peur n’est plus le même, mais ce sentiment subsiste. Nous vivons dans une société de la peur. Il y a eu les trente glorieuses, cette période d’espoir, pendant laquelle tout semblait plus facile après l’horreur des deux conflits mondiaux. Et puis à la première crise tout s’est effondré, nous avons perdu nos repères, nos illusions et la peur a repris le dessus. Peur de l’avenir, peur du changement, peur de faire des choix, peur de prendre des risques. Les regards ne sont plus tournés vers l’avenir, mais vers un passé idéalisé qui sert de référence.

 

Alors pourquoi en rajouter avec ces textes qui font peur surtout dans cette période de l’Avent, surtout dans cette année 2025 au cours de laquelle nous avons eu notre dose de guerres de catastrophes, d’horreurs ? Si même notre salut est en question que nous reste-t ’il à faire ? Où allons-nous ? Mais ces paroles sont là et on ne peut pas éternellement les fuir. Comment être sauvés, comment acquérir son salut ? C’est la question posée dans cette première partie.

 

L’Église a été de tous temps confrontée à cette question et les réponses n’ont jamais été claires et faciles. Théologie des œuvres ? Faire de bonnes actions pour être sauvés ? Certes, mais alors à quoi cela sert-il de croire puisque qu’il y a des personnes qui font des choses remarquables sans avoir la foi ? Et puis à partir de quelle quantité de bonnes actions pourra-t-on être sauvés ? Suffit-il d’une seule bonne action dans une vie infâme pour gagner le paradis ?

 

Théologie de la grâce ? Tout le monde est sauvé. Bien, mais la même question se pose. Les tyrans les plus sanguinaires seront sauvés ? Les auteurs de crimes impardonnables, de crimes contre l’humanité ? Et  même si la grâce est conditionnée à la foi en Jésus-Christ, qu’adviendra-t-il de ceux auxquels l’Evangile n’a jamais été annoncé. Alors pour tenir compte du fait que tous les hommes ne sont pas parfaits et que leur niveau de « sainteté », si l’on peut dire, n’est pas équivalent, l’Eglise Catholique Romaine a introduit la notion de purgatoire, lieu dans lequel le pécheur se purifie au feu de l’amour divin.

 

Tout cela est bien confus et compliqué car la question est loin d’être simple. Dans les différents évangiles et dans les autres écrits du nouveau testament il n’y a pas de réponse claire et définitive. Alors qu’en penser et que faire ? Je crois qu’il nous faut revenir à ce point de notre méditation à Jean Calvin et à sa doctrine de la prédestination, doctrine inventée par saint Augustin et très controversée, à juste titre, car comment croire que l’homme est libre si son destin est déjà décidé d’avance et qu’il ne peut rien y faire ?

 

Le mérite de Calvin par rapport à cette notion de qui sera sauvé ou ne le sera pas, a été de dire : « ne perdez pas votre temps sur ces questions « . Pour lui, toute discussion sur ce sujet est inutile, il ira même jusqu’à écrire « odieuse et interdite ». Je cite : « Quand ils enquièrent de la prédestination, (les hommes) entrent au sanctuaire de la sagesse divine, auquel si quelqu’un se fourre ou ingère en trop grande confiance et hardiesse, il n’atteindra jamais de pouvoir rassasier sa curiosité, et entrera en un labyrinthe où il ne trouvera nulle issue. »

 

La seule chose qui est importante pour Calvin c’est de savoir que notre salut ne dépend pas de nous mais qu’il est entre les mains de Dieu. Il nous est offert. Quels sont les critères de Dieu, peu importe car nous ne pouvons pas comprendre ; savoir qui sera sauvé n’est pas notre problème. Nous ne pouvons pas nous mettre à la place de Dieu. Si Dieu veut nous sauver, il nous sauvera et c’est la seule chose qui importe.Quant à savoir si nous-mêmes serons sauvés, Calvin répond : oui il y a la prédestination, mais le simple fait que vous vous posiez la question signifie que vous êtes en relation avec Dieu, que vous le considérez comme votre Père et de ce fait même vous faites certainement partie des élus.

 

Alors il n’y a plus d’angoisse, plus de question à se poser pour nous et pour les autres sur notre salut, plus besoin de nous demander si nous nous sommes bien comportés ou non, si ceux qui nous entourent ont fait de même. Ce n’est plus la peine d’établir des comparaisons entre les autres et nous-mêmes. Il n’y a plus d’épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Nous sommes sauvés par grâce et cela reste pour moi le message fondamental de l’évangile.

 

Alors nous pouvons retourner à notre texte sans crainte et mieux comprendre pourquoi il nous est proposé pour ce premier dimanche de l’avent. « L’un est pris, l’autre laissé » peut-être et peu importe. Ce n’est pas cela la grande nouvelle, ce n’est pas cela qui est important. Laissons tomber cette première partie du texte. L’important c’est de nous rappeler que le Christ est venu et qu’il reviendra. L’important c’est l’annonce de ce Dieu qui vient partager notre humanité car il déborde d’amour pour sa création. Et cette première bougie que nous venons d’allumer ce matin et qui sera suivie de trois autres est le symbole de cette lumière qui vient jaillir dans nos ténèbres, de cette espérance qui prend réellement corps et figure humaine, alors que l’on ne l’attendait plus.

 

Oui, Il vient, Il vient nous libérer de nos peurs, de nos angoisses, de nosquestions qui ne mènent à rien, de nos doutes. Sur tout cela tirons un trait et concentrons-nous sur cette lumière que nous voyons poindre à l’horizon.Le Christ nous dit : « Veillez« . Il est temps pour nous de veiller, d’être vigilants. De veiller à ne pas nous laisser envahir par ce pessimisme ambiant qui nous incite à nous replier sur nous-mêmes, à ne pas bouger, à rester inactif en attendant que ça passe. Etre veilleur, c’est être réveillé, c’est sortir de notre torpeur qui nous laisse hébétés, incapables d’agir.

 

Veiller comme la Fraternité des Veilleurs, c’est-à-dire dans la joie, dans l’esprit des Béatitudes, ces Béatitudes que les veilleurs récitent au milieu de chaque journée. Béatitudes qui commencent dans nos traductions habituelles par cet adjectif « Heureux » mais qui devient, dans la traduction de la Bible par André Chouraqui, cette injonction « En marche » ! Veiller ce n’est pas statique. C’est dynamique. Le Christ ne nous demande pas seulement de ne pas dormir. Il nous demande d’agir. De veiller à faire ou à ne pas faire telle ou telle chose. De veiller sur les autres.

 

Veillez ! Dans la nuit de ce monde, tendez l’oreille. Ecoutez ! Dieu nous parle. Veillez ! Veillez sur la vie parce qu’elle est fragile, Veillez sur la vie là où elle est blessée. Ne la laissez pas s’anémier, se réduire à une caricature de l’humain. Travaillez à la faire grandir, à la faire naître et renaître, à la faire resurgir sans cesse. Veillez ! Veillez sur la vie parce qu’elle est cette merveille qui nous est donnée à chacun, à tous. Veillez sur la vie pour qu’elle demeure cette merveille pour chacun et pour tous.

 

Veiller c’est annoncer la bonne nouvelle du jour de Dieu qui vient à ceux qui nous entourent, c’est leur dire que cette lumière qui s’approche les concerne également et c’est aller avec eux à sa rencontre. Veiller c’est être montreur et porteur d’espérance. Une espérance qui n’est pas naïve, qui n’est pas une fuite dans le futur, mais qui est fondée sur ce geste de folie d’un Dieu qui selon cette affirmation de l’apôtre Jean : « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. »

 

Alors oui, ce matin, en ce début de la période de l’Avent, dans la joie de la venue de ce Dieu qui s’incarne, je vous souhaite, en toute confiance, un JOYEUX NOËL à venir.
Amen

 

Henri Bellamy-Brown

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