Lc 17.11-19 : Tout commence par l’action de grâce

PRÉDICATION du dimanche 15 mars 2026 à Angers. Week-end « De la fragilité à l’espérance »

Codex aureus d’Echternach

C’est l’histoire de dix lépreux qui s’approchent de Jésus, mais pas trop pour garder la distance prophylactique demandée par la loi. Ils crient à Jésus d’avoir pitié d’eux et ce dernier les envoie vers le prêtre. Le texte dit qu’en chemin, il arriva qu’ils furent purifiés. Une scission s’opère alors dans le groupe : Neuf se précipitent chez le prêtre pour faire enregistrer leur guérison et retourner dans leur vie d’avant la maladie, et le dixième s’arrête, relit ce qui vient de se passer, fait demi-tour en rendant grâce à Dieu.
L’évangéliste chatouille un peu la susceptibilité de ses lecteurs en relevant que c’est un Samaritain, un mauvais croyant à la différence des neuf autres qui sont de bons juifs. On peut aussi penser que tant qu’ils étaient malades, les lépreux étaient unis, et que guéris, ils retrouvent leurs différences religieuses.

 

Jésus s’étonne de n’en trouver qu’un sur dix pour avoir cette démarche de gratitude. Il dit alors au Samaritain : ta foi t’a sauvé. Le verbe sauver veut aussi dire guérir : Ta foi t’a guéri. Mais les autres aussi ont été guéris ! Pour eux la guérison était un coup de chance, un merveilleux hasard, peut-être même se félicitent-ils d’avoir eu l’intuition ou l’audace de frapper à la bonne porte. Les dix sont guéris, mais un seul l’a été par la foi, celui qui a fait demi-tour pour rendre grâces. D’après ce récit de l’évangile le propre de la foi réside dans notre capacité à rendre grâces.

 

Un jour, j’ai été appelé comme aumônier de l’hôpital de la commune dont j’étais pasteur pour visiter un étudiant qui, en vélo, avait été renversé par une voiture. Arrivé dans le service, je demande à l’infirmière la chambre de l’étudiant. Elle me raconte que lorsqu’il est arrivé dans le service et qu’il a demandé à voir l’aumônier, elle l’a rassuré : « Ne vous inquiétez pas, vous n’allez pas mourir, vous vous en sortez juste avec quelques points de suture. » L’étudiant a répondu : « je ne veux pas avoir l’aumônier parce que je vais mourir, mais pour rendre grâce à Dieu avec lui d’avoir été épargné. » D’après notre texte, on peut dire que c’est par la foi que cet étudiant a été épargné.

 

Nous tous qui sommes dans ce temple ce matin, nous avons un point commun : nous sommes vivants. Et tous aussi nous avons été malades dans notre vie. Puisque nous sommes vivants, nous avons été guéris. Qu’avons-nous fait de cette guérison ? Avons-nous pensé qu’on s’est bien comporté, qu’on s’est adressé au bon chirurgien, qu’on a bien pris ses médicaments, qu’on a été sage et raisonnable, ou avons-nous rendu grâce à Dieu ? Si nous l’avons fait, nous pouvons dire que nous avons été guéris par la foi.

 

La spiritualité du fidèle dans le judaïsme repose sur une succession de petites prières d’action de grâce. Dès son réveil, le Juif bénit Dieu à l’aide d’un psaume, il rend hommage à celui qui étend la terre sur les eaux, car sa grâce est éternelle. Puis il bénit Dieu en s’habillant, car il a paré à tous ses besoins. On bénit Dieu pour le repas et pour tous les événements de la journée. Quand le soleil apparaît, on loue Dieu d’en octroyer ses rayons ; si la foudre tonne, on bénit Dieu d’en préserver l’homme ; lorsque la pluie tombe, on bénit Dieu qui fertilise la terre ; quand on se lave les mains, qu’on va aux toilettes, qu’on respire un parfum ou qu’on fait une bonne action, c’est encore l’occasion de prononcer de nouvelles bénédictions.

 

Un commentaire amusant s’interroge sur le verset du psaume qui dit : À l’Éternel la terre et tout ce qu’elle renferme (Ps 24.1). Il nous apprend que tout appartient à Dieu et, si nous en restons à ce verset, en profitant des biens de ce monde nous sommes comme des voleurs qui utilisent ce qui ne leur appartient pas. Heureusement pour nous, un autre verset nous donne l’autorisation d’utiliser les biens de ce monde, c’est celui qui dit : Les cieux sont les
cieux de l’Éternel, mais il a donné la terre aux fils de l’homme (Ps 115.16). La différence entre les deux versets est que le premier s’applique à ceux qui ne prononcent pas de bénédiction, alors que le second décrit la situation après la bénédiction. Avant la bénédiction, tout appartient à Dieu et, par la bénédiction, s’opère un changement de propriétés et nous obtenons le droit d’user des biens de ce monde.

 

Nous trouvons une illustration de cette spiritualité dans l’épître aux Corinthiens. Selon le livre des Actes, Paul est resté dix-huit mois dans cette ville et quand il l’a quittée, il a laissé derrière lui une Église constituée. Il a poursuivi son ministère, mais il a eu des informations inquiétantes sur la situation de l’Église de Corinthe. Lorsque nous lisons l’épître nous apprenons que :
– Il y a des divisions dans la communauté entre ceux qui se réclament de Pierre, d’Apollos ou de Paul, sans compter ceux, probablement plus spirituels que les autres, qui se réclament directement du Christ.
– On trouve en son sein un cas d’immoralité qu’on ne trouve même pas à l’extérieur de l’Église alors que la ville de Corinthe était réputée pour la légèreté de ses mœurs.
– Des membres de l’Église se font des procès devant les instances civiles.
– Les cultes sont l’occasion de joyeux désordres.
– Pendant le repas du Seigneur, certains sont ivres alors que d’autres ont faim.
– Enfin certains contestent la foi en la résurrection.

 

On imagine Paul préoccupé par la situation. Il réfléchit comment dire les choses en étant fermes sans être brusques, comment ne pas transiger avec la vérité sans couper le contact. Les idées se bousculent dans sa tête jusqu’au moment où il se souvient qu’il a oublié l’essentiel. Il prend son stylo et écrit : Je rends continuellement grâces à Dieu à votre sujet, pour la grâce de Dieu qui vous a été accordée en Christ-Jésus (1 Co 1.4).

 

Des divisions + un cas d’immoralité + des procès + des désordres + le repas du Seigneur qui se transforment en beuverie + la résurrection contestée… et Paul rend grâce !

 

Dans le judaïsme, le Kaddish est la prière des personnes en deuil. Contrairement à notre attente, elle n’est pas la confession d’un Dieu proche qui partage le fardeau de ceux qui sont dans la souffrance. Le Kaddish est un hymne de louange : Béni, loué, célébré, honoré, exalté, vénéré, admiré et glorifié soit le nom de Dieu très saint, au-dessus de toutes les bénédictions, de tous les cantiques et hymnes de louange qui peuvent être proférés dans ce monde. On peut se souvenir que cette prière a été prononcée dans les camps de la mort !

 

J’ai demandé à un rabbin le sens du Kaddish, il m’a répondu que c’est au moment où on est menacé par le désespoir, la boue et la nuit que nous avons le plus besoin de rendre grâce à Dieu. La prière devient une contestation de la nuit, une protestation contre les ténèbres qui menacent.

 

Nous pouvons attribuer la même fonction à l’action de grâce : Elle dit la joie de Dieu même quand nous sommes tristes, elle nous inscrit dans la reconnaissance même quand nous sommes plongés dans l’amertume, elle nous décentre par rapport à nos petits soucis et nous élève. Elle est la protestation de la foi et de la grâce. Souvent nous concevons le mot protestant à partir du terme de protestation qui signifie râler, être contre !
Étymologiquement, pro-tester, c’est attester pour, affirmer, confesser. La louange est une pro-testation de la vie et de la grâce de Dieu malgré tous les écrans qui nous cachent sa lumière.

 

J’ai un ami psychanalyste qui m’a raconté que depuis trente ans, il ne s’est pas passé une journée sans qu’un patient ne lui pose la question : « Pourquoi le mal ? » Mais en trente ans de pratique, jamais personne de lui a posé la question : « Pourquoi le bien ? » Après un temps de réflexion, il a ajouté : « C’est peut-être que ceux qui se posent cette question n’ont pas besoin d’un psychanalyste ! » Si nous  pouvons nous révolter contre le mal, nous pouvons aussi et en même temps nous émerveiller devant le bien, le beau et le bon.

 

Pourquoi apprenons-nous à nos enfants la politesse ? Pourquoi est-ce qu’on les habitue à dire merci ? Pour leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils sont au bénéfice ceux qui prennent soin d’eux, pour leur donner le sens de l’autre. Vivons ce que nous essayons transmettre, car nous aussi avons besoin de cultiver le sens de l’autre, et même de l’Autre avec un grand A.

 

Dans ce temple (…), permettez-moi une référence qui vous apparaîtra peut-être iconoclaste. Le pape François a eu une expression qui m’a beaucoup nourri. Il a défini la foi comme « la lutte contre la dégradation de l’étonnement. » C’est magnifique ! Pour nourrir notre foi et lutter contre l’habitude et la dégradation de l’étonnement, il nous appartient de cultiver la reconnaissance.

 

Amen

 

Antoine Nouis

 

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