« Prenez sur vous mon joug », Matthieu 11, 25-30
En ce temps-là, Jésus dit : Je te célèbre, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux gens intelligents, et que tu les as révélées aux tout-petits.
Oui, Père, parce que tel a été ton bon plaisir.
Tout m’a été remis par mon Père, et personne ne connaît le Fils, sinon le Père, personne non plus ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils décide de le révéler.
Venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge ; moi, je vous donnerai le repos.
Prenez sur vous mon joug et laissez-vous instruire par moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos.
Car mon joug est bon, et ma charge légère.
Chers sœurs et frères,
J’imagine que cela vous arrive aussi de temps en temps : vous ouvrez la Bible, vous commencez à lire, et là, au milieu de paroles belles et encourageantes, paf, vous tombez sur une petite phrase qui vous crispe. Sur une formule, une expression qui, à première vue, a de quoi renforcer sacrément les préjugés contre le christianisme…
Et pour moi, l’Évangile proposé pour ce dimanche a longtemps fait partie de ces passages.
« Je te loue d’avoir caché ça aux sages et aux intelligents, de l’avoir révélé aux tout-petits » : alors quoi, voilà une religion qui nous demande de ne pas réfléchir, d’être des bébés, d’abdiquer notre esprit critique ? Mais alors, pourquoi m’a-t-on demandé de faire 5 ans d’études pour devenir pasteure ?
Et surtout, le pompon, c’est « prenez sur vous mon joug » ! On nous demande donc de nous soumettre joyeusement à une domination, sans nous poser de questions ?
J’imagine que c’est typiquement le genre de passage qui a été invoqué pour appeler à une forme de soumission envers l’institution ecclésiale…
C’est d’autant plus choquant que si l’on recense toutes les fois où il est question de joug dans l’Ancien Testament, dans la majorité des cas, il s’agit d’un symbole de domination écrasante et injuste. Et Dieu est celui qui brise les jougs, ou qui appelle à les briser. Peut-être avez-vous en tête ce verset du livre d’Esaïe, où Dieu appelle à « dénouer les liens du joug, renvoyer libre ceux qu’on écrase et rompre tout joug » ! Alors comment Jésus peut-il nous appeler à porter un joug ? N’y aurait-il pas comme une contradiction ?
D’autant plus que l’Évangile de Matthieu nous montre un Jésus profondément humain, qui guérit, libère, se place du côté de celles et ceux qui sont dominés. Un Jésus qui se montre prêt aussi à assumer une certaine conflictualité, bien loin d’un appel à se soumettre sans rien dire.
Pendant longtemps, donc, j’étais heurtée par ce passage et je ne comprenais pas… jusqu’à ce que j’approfondisse qui étaient ces tout-petits et ce qu’était ce joug.
Ici, les « tout-petits », oi neipioi, ne désignent probablement pas des bébés, mais ceux qui sont au bas de l’échelle. Les paysans, les non-lettrés, « ceux qui ne sont rien », comme diraient certains. Ceux dont la vie n’est pas consacrée à l’étude des textes, mais faite de confrontation avec la dureté de l’existence.
À l’inverse, qui sont les « sages et intelligents » que dénonce Jésus ? À l’époque où a été rédigé ce texte, il y avait peut-être une pique envers une certaine approche gnostique qui réservait le savoir sur Dieu à une élite d’initiés. Mais la critique du Jésus de Matthieu semble surtout dirigée vers les docteurs de la loi. Ceux qui connaissent les textes sur le bout des doigts, qui se soucient de pureté et d’observance stricte des commandements, mais qui demeurent totalement imperméables à son message.
Dans l’Évangile de Matthieu, ces personnages incarnent un légalisme stérile. Pour eux, la foi n’est pas affaire de spiritualité qui libère et ressource, mais de prescriptions à respecter de façon formelle. Et la condition du salut est la conformité. Aux difficultés de la vie de tous les jours, du labeur quotidien, ils viennent rajouter le poids de multiples règles et injonctions, chargeant les gens d’un fardeau comme on chargerait des bêtes de somme.
Si on devait transposer cette situation de nos jours, dans notre pays, il serait facile de faire des rigoristes religieux les nouveaux docteurs de la loi… et de supposer qu’en revanche, dans l’immense majorité, nos sociétés sécularisées ne seraient pas concernées par ce fardeau de prescriptions à respecter. Mais ce serait aller un peu vite !
Car le fardeau du conformisme n’a pas disparu, il s’est juste transformé. Aux difficultés de la vie de tous les jours, à une charge mentale parfois lourde, il faut ajouter toutes les règles implicites et les injonctions, parfois contradictoires, d’une société du paraître et de la compétition. Ces injonctions qui font de la performance la condition du salut, et qui ne tolèrent pas la fragilité propre à notre condition humaine…
Reste toujours compétitif, compétitive, sinon on finira par te remplacer par une IA !
Sois une mère parfaite, mais aussi pleinement disponible pour ton travail, sois toujours séduisante, mais pas trop non plus !
Et surtout, n’oublie pas d’alimenter les réseaux sociaux pour prouver que tu fais tout bien comme il faut, sinon tu ne pourras pas rester dans la course !
Car si tu n’es pas au top tout le temps, nous susurre une petite voix insidieuse, c’est sans doute que tu n’as pas fait de ton mieux…
Mais revenons au Ier siècle et à nos « sages » qui prétendent maîtriser la façon d’être en règle avec Dieu. Jésus, lui, s’insurge contre toutes ces autorités plus soucieuses de conformité que de vie spirituelle.
Et il renverse radicalement les perspectives. Ce ne sont pas ces lettrés, ces grands spécialistes de la loi plongés dans leurs polémiques stériles, qui peuvent vraiment connaître Dieu ; mais précisément les petits, les méprisés, auxquels Jésus propose de partager ce qu’il connaît de son Père, en venant apprendre auprès de lui. La connaissance de Dieu ne se théorise pas, elle s’éprouve.
Mais que veut-il dire en appelant à « prendre sur nous son joug » ? Après avoir reproché aux docteurs de la loi de charger les gens comme des bêtes de somme, est-ce qu’il veut faire de même à son tour ?
Peut-être Jésus fait-il une allusion à une expression employée à l’époque par les rabbins, se mettre « sous le joug de la Torah ». Et effectivement, il appelle à se mettre à son école, à se laisser enseigner par lui, en se liant directement à lui. Mais il me semble que ce qu’il nous propose dépasse très largement une relation maître-disciple classique où il se proposerait seulement d’être un enseignant bienveillant.
Car le Jésus de Matthieu enseigne, certes, mais ce n’est pas seulement un maître de sagesse. Il s’engage personnellement, sans se mettre en surplomb, et jusqu’à donner de sa personne.
Et j’ai envie de me dire que cette image du joug peut aussi être lue dans une pluralité de sens… D’une façon qui est à la fois très simple et concrète, mais aussi… renversante.
Jésus vient de dire que ceux qui le comprendront le mieux, ceux qui seront au bénéfice de sa révélation, ce sont précisément les gens simples, les non-lettrés. Pour se faire comprendre, il utilise d’ailleurs des images très concrètes, issues de réalités de la vie quotidienne des hommes et des femmes des milieux ruraux : une lampe, une pièce de monnaie, une pierre à meule, du levain, une graine de semence… Or pour les personnes auxquelles il s’adressait, le joug, c’était d’abord un outil de la vie quotidienne.
Je vous propose un test : je sais qu’ici nous sommes en ville, mais est-ce qu’une personne parmi vous saurait décrire ce qu’est concrètement un joug et à quoi cela sert ?
Un joug, concrètement, c’est une pièce de bois, qui sert à répartir la charge, mais surtout qui permet d’atteler ensemble deux animaux pour leur faire tirer une charge commune.
Or lorsque Jésus nous propose de nous donner le repos en prenant son joug, ce n’est pas pour jouer le rôle du charretier ou du laboureur qui domine. Lors de l’épisode de la tentation au désert, Jésus a refusé de se mettre au-dessus des autres ; et dans le sermon sur la montagne, il met en garde contre les rapports de domination.
Au contraire, il est possible d’imaginer que ce qu’il nous propose ici, c’est de faire attelage ensemble, lui et chacun-e de nous, côte à côte, pour porter ensemble ce joug, ce simple commandement de l’amour de Dieu et du prochain.
Prendre sur nous son joug, c’est s’accorder ensemble, marcher au même pas, pour porter ensemble une charge que nous ne pourrions porter seuls.
Partager une intimité côte à côte pour tracer ensemble notre sillon.
Joue contre joue sous le joug, pour ainsi dire, dans une proximité où on peut tout se confier. Et, dans cette intimité, découvrir un lien qui ne se conçoit pas de façon théorique, mais qui s’éprouve au travers des difficultés de la vie.
C’est alors une autre image de Dieu qui se révèle à nous.
Non pas une entité lointaine et écrasante, non pas un concept abstrait compliqué, mais un Dieu qui se fait proche, qui se dévoile dans la simplicité et l’humilité. Un Dieu qui s’est fait humain pour devenir notre compagnon de galère, quitte à assumer le rejet, l’incompréhension, le mépris des puissants, la trahison et la mort.
Portant le même joug, marcher aux côtés de Jésus.
Lui, solidaire de nous, partageant nos joies, nos peines, nos coups de fatigue.
Nous, appelés à être solidaires de lui, dans son abaissement comme dans sa résurrection.
Et si, lorsque nous traçons le sillon de notre vie, nous trébuchons sur des pierres et pataugeons dans la boue, nous savons que lui aussi a eu les pieds dans la boue. Nous savons qu’aucune expérience humaine négative ne lui a été étrangère.
Oui, ce joug reste un lien, qui ne va pas sans certaines exigences.
Mais ce serait s’illusionner que de supposer que nous pourrions traverser cette vie sans aucun lien, aucun poids à porter (à moins d’en faire porter le poids à d’autres !).
Et ce lien est un lien qui libère. Car Jésus ne partage pas seulement avec nous notre condition humaine. Il nous délivre d’un poids écrasant, de l’idée que nous devrions tout porter, tous seuls, sur nos épaules.
Que tout dépend toujours entièrement de nous, et que nous devrions mériter nos existences.
Que nous ne pourrions réussir nos vies qu’en nous chargeant du fardeau écrasant de la conformité et de la performance.
Il nous fait réaliser que nous n’avançons pas par nos seules forces, mais qu’un autre tire avec nous, à nos côtés.
Alors, lorsque nos vies semblent trop lourdes à porter, que nous avons le sentiment de ne pas être à la hauteur, prenons conscience de cet autre qui est là, mystérieusement, à nos côtés. Un autre qui voit notre fatigue et s’abaisse, pour se mettre à côté de nous et nous dire : « Tu n’es pas seul-e, je suis là. Prends du repos, je détache tes fardeaux. Et ce qui doit vraiment être porté, je le porterai avec toi ».
Amen.
Charlotte Mijeon